Les requins fossiles de Nouvelle-Calédonie.
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Par Phil Cooreman --- (C) LITHORAMA 2000
Les dents de requins ne sont certes pas des fossiles rares, leur mode de
remplacement "en continu" y est pour beaucoup. Si les sites
marocains, américains et belges sont célèbres pour leur richesse en dents
fossiles, il reste toujours une place pour de nouvelles découvertes.
Les sites les plus riches appartiennent au Tertiaire, et sont représentés
par nos gîtes éocènes belges d' Oosterzele, Balegem et Egem qui offrent (ou
offraient) une moisson exceptionnelle de petites espèces. Les sites marocains
des environs de Kouribgha sont datés de l'Yprésien, étage appartenant également
à l'Eocène, et leur productivité en dents fossilisées dépasse de très
loin celle des sites belges.
Les sites américains les plus riches datent du Miocène, les dents peuvent y
être rencontrées dans des couches en place, notamment dans les carrières de
phosphate aux alentours de la ville d'Aurora, en Caroline du Nord. Ces dents
sont souvent en excellent état de préservation car elles n'ont pas été
remaniées, mais elles y sont relativement peu fréquentes.
Par contre dans le lit de certaines rivières (Cooper River entre autres) et
sur des hauts-fonds sous-marins situés au large des côtes de Caroline du
Nord se trouvent une quantité fabuleuse de dents fossilisées qui ont subi un
certain déplacement. Leur préservation varie entre superbement conservée et
extrêmement roulée. Elles sont mélangées avec des ossements et des dents
de mammifères marins du Tertiaire et terrestres du Quaternaire, ce qui
confirme la thèse d'un important remaniement des spécimens.
Les sites belges du Tertiaire supérieur sont bien connus maintenant, ils se
situent autour de la ville d'Anvers où l'on peut retrouver soit des dents en
place mais rares dans le Miocène ou alors remaniées et fréquentes dans la
base du Pliocène. La richesse en grands spécimens, et en Carcharocles
megalodon en particulier, est néanmoins inférieure à celle des meilleurs
gisements américains.
Ces dernières années, des recherches ont été menées en Nouvelle-Calédonie
par l'ORSTOM, un organisme scientifique français qui a pour but d'inventorier
les richesses naturelles de la région. En automne 1980, leur vaisseau
"Vauban", un ancien navire océanographique, a effectué des
campagnes de draguage des fonds aux alentours de l'île et dans le
lagon.
Lors de ces draguages furent occasionnellement remontées des dents de
megalodon fossiles.
Les choses en restèrent là, jusque en 1990, où un second bateau de l'ORSTOM
plus récent, l'"Alis", a dragué les alentours de la "Grande
Ile" jusqu'à des profondeurs atteignant 1500 mètres. Des crustacés,
animaux benthiques divers, des nodules métallifères, et autres furent remontés
jusqu'au jour où une incroyable quantité de dents fossiles fut déversée
sur le pont par la drague !
Les recherches furent précisées, et deux zones fossilifères particulièrement
propices d'environ un mille nautique sur un mille nautique furent repérées,
à une profondeur variant entre -350 et -500 mètres. L'une d'elles au Nord et
l'autre au Sud de la Nouvelle-Calédonie.
A partir de ce moment, les conversations allèrent bon train dans les tavernes
de Nouméa. Il faut dire que certains coups de drague remontèrent 100 kilos
de dents d'un seul coup ! De nombreuses personnes parlèrent alors d'un Cimetière
de megalodons.
Certains acteurs économiques privés, se rendant compte de la
"richesse" qui dormait là depuis des millions d'années, se lancèrent
à la curée. Armés d'un bateau et d'un système de drague métallique, ils
commencèrent une première campagne de pêche
de quatre mois en 1997 qui leur permit de remonter environ 8000 dents ! Les pièces
sont, au sortir du gisement, recouvertes de sédiments, de coquilles encroûtantes
et de tubes de vers marins, et doivent être nettoyées par un brossage mécanique
et un léger bain d'acide.
Elles sont ensuite classées en sept différentes catégories en fonction de
la taille, de la quantité d'émail restante, de l'état d'usure, de la rareté
par rapport au nombre de dents repêchées, etc.
En plus des dents de megalodon omniprésentes, des dents de Carcharodon
carcharias (notre grand requin blanc), des palais de poisson-perroquet
(Diodon) et de raies, ainsi que des ossements fragmentaires de cétacés ont
été récupérés.
Les dents ont été mises en vente au niveau local, mais également sur le réseau
Internet où existe un marché très actif de fossiles, et principalement de
dents de megalodon américaines.
Il faut signaler aussi que des dents de megalodon ont également été récupérées
sur la terre ferme, dans certaines plantations de la région.
Carcharocles megalodon et ses ancêtres.
Mais qui est donc ce méga-requin dont les collectionneurs s'arrachent les
dents fossilisées ?
On peut actuellement remonter sa trace jusque au Crétacé inférieur, où
vivait un "petit" requin lamnidé à dents trifides. Appelé
"Cretolamna appendiculata", il a vécu de l'Albien au Début du
Danien. On retrouve régulièrement ses dents et plus rarement ses vertèbres
dans les argiles albiennes et craies cénomano-turoniennes du Cap Blanc-Nez et
de Folkestone, dans la Meule de Bracquegnies de l'Albien supérieur, dans la
Craie glauconieuse de Maisières du Coniacien, la Craie Phosphatée de Ciply
du Maastrichtien inférieur et le Tuffeau de Maastricht du Maastrichtien supérieur.
Il est également fréquent dans les phosphates maastrichtiens de Kouribgha.
Ces dents dépassent rarement une hauteur de trois centimètres.
Une dent plus robuste, à racine tuméfiée, a été décrite assez récemment.
Cette espèce, Cretolamna pachyrhiza, constitue peut-être une forme intermédiaire
vers les grandes espèces du début du Cénozoïque.
A ce moment-là, est apparu alors le grand otodontidé Otodus obliquus
(anciennement Lamna obliqua) qui a vécu du Paléocène à l'Yprésien (début
de l'Eocène) dont les dents peuvent déjà atteindre et dépasser 8 centimètres
de hauteur ! Ces dents et vertèbres se retrouvent régulièrement dans l'Yprésien
d'Egem et surtout dans celui de Kouribgha où leur taille est maximale.
Ces grandes dents sont à tranchant lisse, une grande cuspide principale est
entourée de deux petites cuspides latérales, rarement plus.
Une forme de requin otodontidé à serrulation peu marquée, Otodus
subserratus, est connue de l'Yprésien de Kouribgha et de Belgique. Elle est
assez peu fréquente mais constitue un intermédiaire entre Otodus obliquus et
Carcharocles auriculatus. En promenant un ongle sur le rebord de la cuspide
principale, on peut arriver à sentir un début de serrulation, difficile à
voir à l'oeil nu.
Son descendant, Carcharocles auriculatus, possède une serrulation plus grossière
que Carcharocles megalodon, et fort marquée, surtout sur les denticules latéraux.
Ce requin otodontidé est connu dans l'Yprésien de Egem, mais surtout dans le
Lédien et le Bruxellien (Eocène moyen et supérieur). Ses denticules latéraux
sont encore très nets et fortement serrulés. La taille moyenne est néanmoins
très inférieure à celle des Otodus obliquus marocains, sans doute de par la
température plus froide de l'eau ou une moins grande richesse en nourriture.
Il aurait survécu jusqu'au Miocène au minimum, de rares représentants ont
été trouvés à Doel dans le gravier de base des Sables de Kattendijk du
Pliocène inférieur.
Ensuite on trouve Carcharocles sokolowi (ou Carcharocles angustidens praemut.
sokolowi) au Bartonien (fin de l'Eocène) dans les sédiments américains et
au Kazakhstan (environs de Mangyshlak). Les dents sont plus grandes que les
auriculatus, leur serrulation est plus fine et les denticules latéraux
proportionnellement plus petits.
Carcharocles angustidens est apparu à l'Oligocène, on en a trouvé dans les
Sables de Kerniel à Gellik, et bien sûr dans l'Argile de Boom. (à Boom,
Rumst, et dans les autres argilières du pays de Waas et du Rupel)
Il a survécu au Miocène et on en retrouve encore sous forme remaniée dans
le gravier de base des Sables de Kattendijk du Pliocène inférieur, à Kallo,
à Doel et à Cadzand-Bad.
Les dents deviennent assez grandes, les cuspides latérales régressent jusqu'à
devenir résiduelles. C'est très probablement l'ancêtre direct du megalodon.
Une variété Carcharocles angustidens var. turgidus, un peu plus robuste, a
été décrite et bien qu'elle puisse s'intégrer dans la variabilité
naturelle de Carcharocles angustidens, elle pourrait tout aussi bien représenter
un intermédiaire entre Carcharocles angustidens et Carcharocles
megalodon.
Carcharocles megalodon apparait sans doute à la fin de l'Oligocène ou au début
du Miocène, ses grandes dents plates et finement serrulées peuvent atteindre
une vingtaine de centimètres de hauteur.
Il est également connu sous les deux synonymes obsolètes de Carcharodon
megalodon et Procarcharodon megalodon, que l'on peut voir encore très fréquemment
dans les publications et les bourses. Les denticules latéraux sont vestigiaux
sur ses dents les plus latérales. Il est généralement admis qu'il a disparu
aux alentours de la limite Mio-Pliocène (entre -10 et -5 millions d'années),
mais il n'existe actuellement aucune certitude quant à la date réelle de son
extinction.
On en retrouve en Belgique dans le Miocène (Sables d'Edegem, Sables d'Anvers,
Sables de Deurne) et dans le Pliocène inférieur (Sables de Kattendijk et
plus particulièrement le Gravier de base). Celles provenant du Pliocène sont
remaniées du Miocène, mais certains exemplaires, peu fréquents, retrouvés
dans le gravier, semblent autochtones. Leur serrulation ne montre aucune
usure, leur tranchant est plus net et plus "frais", en comparaison
avec les trouvailles habituelles. Cela pourrait indiquer la persistance de
l'espèce dans le Pliocène inférieur belge.
Les estimations les plus raisonnables parlent d'un animal de 18 mètres de
longueur et d'un poids de 20 tonnes ! Seuls de grands cétacés pouvaient
fournir assez de nourriture pour un prédateur de ce gabarit.
Ce requin avait une répartition mondiale, les principaux sites où il a été
observé sont :
-
Boom, Rumst, Terhagen, Reet
-
Anvers, Deurne, Berchem, Borgerhout, Edegem,
Kallo, Doel, Stabroek, Sint-Niklaas, Steendorp, Tielrode
-
Cadzand-Bad, Nieuwvliet-Bad
-
Pontlevoy, Pauvrelay, Savigné-sur-Lathan, Doué-la-Fontaine
-
Walton-on-the-Naze (Essex) remaniée dans le Quaternaire
-
Mac Arthur Bay, Venice Beach, Bone-Bed Valley
-
Cooper River, Pungo River
Théorie de formation des gisements.
Pour en revenir aux sites de Nouvelle-Calédonie, comment peut-on expliquer la
présence d'une telle quantité de dents sur une surface somme toute
restreinte ?
Les deux sites à dents de requins fossiles se trouvent à une profondeur s'étendant
entre 350 et 500 mètres, et certains coups de drague ont remonté jusqu'à
100 kilos de dents. La seule cause pouvant valablement entrainer une
concentration aussi phénoménale de dents est un enrichissement mécanique
par érosion et déplacement des dents, plus dures que le sédiment
encaissant. Le fait de se trouver confronté à un cimetière de mégalodons
est hautement improbable. Une preuve du déplacement de ces dents est constituée
par l'état d'usure de certaines de ces pièces. En effet la serrulation des
bords de la couronne peut avoir disparu, et l'on doit constater l'usure
parfois prononcée de la racine qui est plus fragile. L'usure est parfois
accentuée également sur l'émail du côté lingual (bombé) de la couronne
de certaines dents.
Une autre preuve est constituée par le mélange d'espèces occupant des
niches écologiques distinctes. En effet les poissons-perroquets vivaient, à
faible profondeur, aux alentours des récifs de corail dont ils se
nourrissaient. En revanche, les megalodons se nourrissant de cétacés
vivaient en haute mer, et sans doute à des profondeurs plus importantes.
Comment expliquer autrement le fait de les retrouver fossilisés ensemble
sinon par un remaniement post-mortem ?
Une forte présomption de mélange dû à un déplacement existe également
quant à la présence simultanée des megalodons et du grand requin blanc
Carcharodon carcharias. Ce dernier date du Pliocène, tandis que le megalodon
est censé avoir disparu à cette époque. Où alors le grand blanc vivait déjà
au Miocène en Nouvelle Calédonie ? Encore une question en suspens qui
justifierait que des études scientifiques sérieuses soient entreprises sur
ces sites exceptionnels.
Chronologie des évènements
Tout d'abord, une épaisseur importante de sédiments a dû se déposer au
Miocène, et les mégalodons en chasse y ont perdu des dents qui se sont
retrouvées incluses dans ces sédiments. Des ossements de mammifères marins
y ont également été trouvés, et indiquent que le territoire de chasse
devait être propice aux mégalodons qui y ont sans doute perdu pas mal de
dents à l'origine. La grande jeunesse géologique de cette couche fait
qu'elle est probablement restée très meuble, sableuse très
vraisemblablement. Les dents retrouvés dans des champs de Nouvelle-Calédonie
pourraient provenir d'un reliquat de la couche d'origine, mais seule une
fouille soignée et une étude systématique pourraient éventuellement le déterminer.
Il est possible également qu'un courant amène de nombreuses proies dans une
"zone de chasse" de requins megalodon et que ce courant empêche
simultanément le dépôt d'une couche importante de sédiments, il en résulterait
déjà une concentration naturelle de dents et d'ossements par rapport à la
quantité de sable déposée.
A partir de ces postulats, plusieurs théories sont possibles :
1) Lors des grandes glaciations du Quaternaire, le niveau des mers a subi un
abaissement au niveau mondial estimé entre 100 et 150 mètres. Le gisement
original contenant les couches meubles et les dents de megalodon a
probablement émergé, formant une grande île. Par la suite, la strate
abritant les dents a été érodée par des rivières et l'action des pluies
tropicales, formant sous la mer à une assez courte distance de leur
embouchure une accumulation des objets les plus gros et les plus lourds
(ossements de mammifères marins et dents de mégalodons), tandis que les
sables ont été emmenés plus loin du rivage par l'action de l'eau. Lorsque
le niveau de la mer est remonté, les dents et les ossements se sont donc
retrouvés concentrés à leur profondeur actuelle.
2) Après le dépôt de cette couche meuble, un courant sous-marin profond érode
le sédiment sableux et ne laisse donc en surface que les ossements et les
dents. Cette théorie est néanmoins peu satisfaisante, car le déplacement
des fossiles devrait être faible et n'expliquerait pas l'usure assez avancée
de certains des spécimens retrouvés. Par contre elle pourrait se combiner
avec la première hypothèse et concentrer encore plus les dents de megalodon
avant ou après leur remaniement.
3) Une hypothèse locale se base sur la tectonique des plaques : la plaque
continentale calédonienne disparait sous la plaque du Vanuatu (Nouvelles-Hébrides).
Au point de contact existe une dorsale, relief soumis aux courants
sous-marins. Les grosses pêches se font sur cette dorsale qui semble avoir été
"nettoyée" par les courants des fines particules de sable et de
calcaire. Ce qui résulte en une concentration des dents et des ossements,
plus lourds. Au vu de la relative cohésion de la roche renfermant les dents,
cette "élimination" a dû se produire depuis pas mal de temps car
la roche est actuellement trop résistante pour encore permettre ce "dépoussiérage".
Là aussi cette théorie ne pourrait pas exister seule, car l'usure des spécimens
serait négligeable.
Comparaison avec la Belgique.
Par analogie, discutons de la formation des sites du Pliocène belge à
nombreuses dents de requins, dont du mégalodon (en moindre quantité, néanmoins)
qui sont exploitables à Kallo et Doel près de la ville d'Anvers.
Au Miocène, un golfe existait à Anvers où les courants poussaient des
cadavres de mammifères marins en décomposition. Les très nombreux ossements
retrouvés confirment cette hypothèse.
Les requins (prédateurs mais également charognards) y venaient nombreux à
la curée, et y laissaient quelques dents qui sédimentaient sur le fond
marin.
Une partie des couches ont été érodées par la suite, probablement au début
du Pliocène, et les objets les plus gros et les plus résistants (graviers,
ossements et dents de requins) se sont trouvées fortement concentrés dans un
"gravier de base" d'une dizaine de centimètres d'épaisseur. Par la
suite des sables pliocènes se sont déposés par dessus.
Actuellement ce niveau concentré renferme plusieurs centaines de dents de
plusieurs dizaines d'espèces différentes de requins par mètre-cube de
couche, sans compter les autres restes de poissons, raies, dauphins, baleines,
phoques, etc.
Bien que très riche, il n'atteint pas la fantastique concentration des sites
de Nouvelle-Calédonie.
D'autres "graviers de base", mais quaternaires ceux-ci, qui ont été
retrouvés en Belgique contiennent entre 10000 et 20000 dents par mètre-cube
de sédiment.
Pour terminer, les personnes intéressées par l'acquisition de dents fossiles
de Nouvelle-Calédonie peuvent me contacter. Des pièces de taille moyenne à
petite sont disponibles en stock, les plus grandes peuvent être obtenues sur
commande.
Philippe Cooreman