ATTENTION ! FOSSILES "TRAFIQUES"... Version Imprimable
Par Phil Cooreman --- (C) LITHORAMA 1997 et Minéraux & Fossiles 1998
Ayant tout récemment visité l'extraordinaire bourse de Sainte-Marie-aux-Mines, seconde en Europe et certainement une des meilleures bourses mondiales, j'ai néanmoins regretté que les organisateurs acceptent un peu n'importe quoi au niveau des fossiles exposés et mis en vente. C'est au point qu'un exposant qui montrait de très belles plaques à oursins et grands Pectens de Lacoste (France) était obligé de signaler que ces plaques n'étaient pas des montages artificiels... (Espace Fossiles)
Je vais détailler ci-après les différents "bricolages" que j'ai pu constater dans cette bourse, ainsi que dans certaines autres. Ceci évitera peut-être aux lecteurs de se sentir frustrés à postériori, en examinant d'un peu plus près un fossile (souvent assez cher) acheté à la hâte et malheureusement trafiqué. Il faut bien dire qu' à de rares exceptions près, les nombreux exposants marocains (ou leurs fournisseurs locaux), sont passés maîtres dans l'art de recoller, réparer, masquer les imperfections ou les traficotages divers, coller artistiquement des fossiles sur une plaque de roche, "améliorer" certains fossiles, voire même assembler les morceaux de différents fossiles pour en faire un plus grand. Le summum étant tout de même les quelques fossiles "artificiels" que j'ai pu admirer.
Examinons dans l'ordre les différents bricolages relevés :
- Le recollage simple de pièces brisées. Personnellement je n'ai rien contre un fossile recollé, à la condition que l'on voie la cassure et que le vendeur le signale. Un fossile n'est pas une pièce de monnaie ou un timbre poste. De simples amateurs comme nous connaissons bien la difficulté d'extraire et de préparer un fossile de taille importante sans l'abîmer, surtout les pièces provenant de roches dures. Les fossiles recollés ne sont pas l'apanage des marocains (grandes dents de requins et trilobites), les trilobites russes et tchèques exposés sont assez régulièrement recollés aussi, de même que les ammonites déroulées de Haute-provence qui sont évidemment d'une grande fragilité.
- Le recollage et "masquage" de la brisure. Dans ce cas de figure, je ne suis plus d'accord car c'est une tentative délibérée de cacher un défaut d'une pièce. Les marocains utilisent un ciment de couleur proche de celle de la gangue qui pour un oeil non exercé peut passer pour un morceau du fossile. C'est particulièrement flagrant pour les dents de requins Notidanodon loozi du Paléocène marocain dont la racine fragile est parfois réparée et "complétée" par ce ciment blanchâtre dont la structure très fine est néanmoins différente de l'os original.Certains trilobites, dont les gros Phacops africanus, sont aussi complétés par un ciment gris-bleu dont la structure est, de près, assez différente de celle de la roche (un calcaire analogue à notre pierre bleue). Les tchèques savent également masquer les grands trilobites recollés en passant toute la pièce au cirage noir. (Mal)heureusement ce dernier reste souvent sur les doigts (préalablement mouillés) du candidat acquéreur qui peut ainsi se rendre compte du subterfuge. Les russes utilisent également un ciment pour compléter les trilobites des environs de Saint-Petersbourg, mais là, la différence de couleur est plus marquée.
Le mieux pour démasquer ces falsifications, est d'emmener une loupe de minéralogiste et d'examiner tout endroit suspect, c'est à dire pour les dents la racine et la jonction entre celle-ci et les denticules latéraux plus fragiles. Pour les trilobites, examiner les endroits où la couleur est différente. La majorité de ces "bidouillages" se voit à l'oeil nu.
- Les fossiles artificiellement regroupés sur un bloc. Ce "modus operandi" est assimilé à une véritable falsification. Le fournisseur cherche à augmenter son bénéfice en vendant une plaque plus grande où les fossiles sont harmonieusement disposés. Cela se voit généralement en France avec des fossiles provenant de couches sableuses non consolidées à l'origine (Miocène bordelais à grandes Turritella terebralis) où des blocs sont reconstitués avec du sable, des fragments de coquilles et des pièces entières. Les oursins aplatis Scutella faujasi sont aussi fréquemment placés sur des blocs artificiels, mais nous y reviendrons plus loin. Les marocains, quant à eux, poussent le vice jusqu'à coller des trilobites, orthocères et goniatites sur de grandes plaques de calcaire. Cela donne de grandes plaques impressionnantes, mais de près la falsification est facile à démasquer.
- Les fossiles "améliorés". Certains fossiles ne sont apparemment pas assez esthétiques aux yeux de leur propriétaire, ce dernier se fait un devoir de les améliorer. Cela va des Campanile giganteum de Damery "plâtrés" pour mieux les distinguer de la roche jaunâtre (et sans doute aussi masquer les défauts) aux dents de mosasaures du Maroc (encore!) dont la racine est artificielle. La palme revient néanmoins à cet exposant français de la bourse de Sainte-Marie-aux-Mines qui vendait des oursins plats Scutella dont les bords fragiles ont été "poncés", leurs ambulacres passés à l'encre de Chine pour les faire mieux ressortir, et le tout artistement disposé sur un bloc de roche. Certains de ces Scutella ont même été percés de deux trous poncés également pour les faire passer pour des Encope, plus rares. En 1996 il vendait aussi des lots de géodes du Maroc, dont les cristaux cubiques métalliques étaient artificiels, certains ayant poussé sur des morceaux de ... cure-dents ! Et prudent, il refusait de les vendre à la pièce !
- Les fossiles "reconstitués" de morceaux de fossiles différents. Là , cela devient vraiment de l'art ! Certains orthocères marocains atteignent le mètre, mais il est rare qu'il aient une couleur continue sur toute leur longueur, et que le dessin des loges soit cohérent. Il s'agit visiblement d'un assemblage. J'ai pu notamment admirer une superbe plaque (artificielle) où un orthocère central de près d'un mètre de longueur était entouré de quatre orthocères plus petits, le tout ressemblant à un cactus américain. Certaines dents du requin Palaeocarcharodon landanensis, assez rare, du Landénien (début du Tertiaire) ont été complétées avec des morceaux de tranchant de Squalicorax pristodontus du Maastrichtien (fin du Crétacé) pour remplacer les denticules latéraux disparus. Le tout cimenté avec une racine artificielle.
Les grandes dents d'Otodus obliquus de l'Yprésien marocain sont aussi généralement traitées. Souvent elles sont recollées en partant des morceaux originaux, mais parfois ils utilisent les morceaux disponibles et ajustent le tout avec leur ciment blanchâtre. Dans ce cas les denticules latéraux n'ont pas forcément la même couleur que la cuspide principale, ce qui permet de voir le bricolage.
- Les fossiles totalement faux (si, si, il y en a !). Fréquemment on peut voir de grandes ammonites grises à nombreuses côtes fines et rapprochées, provenant (tiens, tiens) du Maroc. Ayant examiné plusieurs de ces "spécimens", pas moyen de voir de lignes de sutures, et le tout me semblait fâcheusement "sculpté" ! Une impression confirmée plus tard en discutant de la chose avec un vendeur d'un stand proche. Un autre exposant, marocain toujours, présentait trois trilobites "jumeaux" qui avaient à juste titre l'air de sortir du même moule ! Même taille, même forme, même épines bizarres ! Jusqu'à la roche sur laquelle ils avaient été collés qui avait quasiment la même forme... Comme je m'approchais pour pouvoir les comparer mieux, il m'en a présenté un quatrième pris sous le stand et qui, sans surprise, ressemblait aux trois autres comme un jumeau. Une des épines d'un des "spécimens" étant brisée m'a permis de reconnaitre le ciment gris-bleu utilisé pour recoller les trilobites, qui, là, avait servi à mouler une série de clones un peu trop parfaits.
En règle générale enfin, les marocains vendent des fossiles et des minéraux sans étiquette, ne connaissent pas les noms d'espèces ni les époques géologiques. C'est à l'acquéreur de se débrouiller pour déterminer ses achats. Les sites sont spécifiés verbalement, mais uniquement à la demande. Et en règle générale les fossiles proviennent de quelques localités "fourre-tout" du style Kouribgha, Erfoud, Alnif, etc... C'est très regrettable, vu les fabuleux fossiles provenant du Maroc, de tout gâcher par des bricolages et des informations partielles.
Cela entraîne que ces fossiles n'ont aucune valeur scientifique. Le plus intéressant chez les marocains est de sélectionner dans des caisses contenant des fossiles "en vrac", notamment des petites dents de requins, des oursins, de petites ammonites et petits trilobites... Ces derniers sont des fossiles, bon marché à très bon marché, qu'il ne vaut pas la peine de trafiquer. Pour les pièces plus sérieuses, il vaut mieux s'approvisionner chez des européens habitués des voyages au Maroc, qui vendent leur propres trouvailles ou celles d'amis proches. Les fossiles sont plus chers, mais c'est souvent une garantie d'authenticité. Et très souvent ces fossiles sont dégagés de manière professionnelle.En conclusion, la prudence est de mise dans les "grandes" bourses qui, sous prétexte d'augmenter le nombre d'exposants et d'offrir plus de choix, laissent vraiment passer n'importe quoi. Il vaut nettement mieux, si l'on a pas trop l'habitude, visiter une bourse de taille plus "raisonnable" et dont les exposants ont été triés sur le volet. Bien sûr, j'ai constaté des falsifications dans quasi toutes les bourses visitées, mais notre Bourse de mi-septembre à l'Autoworld est quand même celle où j'ai vu le moins de fossiles "douteux"...